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BFSC à Cannes 12ème : J6, Jour de Palme

Posted by Barbara GOVAERTS

Du fioul dans les artères, présenté à La Semaine de la Critique

Un de mes films préférés vus cette année à Cannes. Je lui décernerais volontiers la Caméra d’Or tant il m’a profondément touchée. Il a d’ailleurs déjà été récompensé par la Queer Palm.

Ce film est d’une finesse rare. Il raconte la rencontre de deux solitudes et cela faisait longtemps que je n’avais pas vu une histoire d’amour filmée avec une telle justesse.

Tous deux sont chauffeurs routiers. Un univers que je connais très mal et que le film prend justement le temps d’explorer avec une grande précision. Il s’intéresse véritablement à son sujet, à son contexte, à la réalité concrète de ce métier et de ceux qui l’exercent. On sent le travail de préparation derrière chaque scène, et cela donne au récit un réalisme puissant, jamais démonstratif.

Je garderai longtemps en tête cette scène où ils se croisent sur un pont. Mon cœur s’est emballé.

La mise en scène est d’une grande fluidité. Le récit avance naturellement et parvient à saisir quelque chose de très beau : ce mélange d’envie, de désir contenu et d’hésitation. Ils se désirent, évidemment, mais ils savent aussi ce que leur métier impose à leurs vies, à leurs corps, à leurs équilibres familiaux.

Le film tient précisément dans cet entre-deux. Dans cette difficulté à se laisser aller à ce qui pourrait pourtant les sauver un peu de leur solitude.

C’est à la fois brut et d’une infinie délicatesse.

À l’image du regard d’Alexis Manenti, qui me touche décidément dans chacun des rôles qu’il endosse.

Beauté.

L’inconnue, En compétition pour la palme d’or

Quel intérêt que ce film ?

Je n’ai pas tout saisi et je dois dire que cette projection me fut plutôt désagréable.

Je n’y ai rien trouvé de spécial d’un point de vue cinématographique, ni sur tout autre plan.

Le point de départ déjà, me semblant bien étrange et peu accrocheur.

Je comprends le sujet et le questionnement de son réal et le projet de son film mais ne parvient jamais à m’intéresser réellement à ce qui se passe à l’écran. Au point de trouver loufoques certains aspects.

Reste en effet cette tentative de réflexion autour de l’identité.

Qu’est ce qui nous définit ? Sommes-nous seulement définis par notre enveloppe corporelle ? Sommes-nous reconnaissables entre mille uniquement du fait de notre personnalité, de notre façon d’être au monde ?

Un sujet dense et propice à la réflexion que le réal n’exploite pas à mon sens.

Pour moi du cinéma poseur et mineur.

Fjord, En compétition pour la palme d’or

Cristian Mungiu nous oblige à regarder au-delà de nos certitudes.

À l’heure où j’écris ces lignes, nous savons que ce nouvel opus signé Cristian Mungiu a obtenu la Palme d’Or. Il rejoint donc le club très prisé des double palmés.

J’aime beaucoup ce film et plus encore les réactions qu’il suscite. Car le film exige une véritable lecture poussée au risque d’être pris pour son exacte opposée.

Le scénario nous place en présence de cette famille roumaine tout juste immigrée en Norvège. Le père, la mère et leurs cinq enfants. Les parents sont très pieux. Leur foi est au cœur de leur vie et de leur quotidien et ils l’inculquent à leurs enfants qui doivent suivre un rythme d’apprentissage assez soutenu.

Peu de temps après leur arrivée, alors que l’intégration semble se faire sans trop d’ombrage, leurs enfants leur sont retirés. La raison ? Des bleus sont visibles sur le visage et le cou de leur fille. La décision de ce retrait est prise par les services d’aide à la petite enfance, sans grand ménagement.

Le film m’a baladée et j’aime ça.

Ma réaction première fut bien sûr d’en vouloir à ces parents qui se cachent alors derrière une bienpensance toute relativen puis à cette administration froide, clinique, presque déshumanisée.

Mungiu filme les bureaux, les procédures, les rendez-vous comme des espaces où la compassion semble avoir disparu au profit du protocole. Chaque échange paraît verrouillé par des règles invisibles. La violence n’est jamais spectaculaire, elle est administrative.

Le cinéaste sème le doute.

Parce qu’au fond, que savons-nous réellement de cette famille ? Les parents aiment-ils leurs enfants ? Oui, sans aucun doute. Mais l’amour suffit-il toujours ? Peut-on tout justifier au nom de la foi, de l’éducation ou des traditions ? Là réside toute l’intelligence du film : ne jamais faciliter la tâche du spectateur.

Cristian Mungiu refuse le confort moral. Il ne filme ni des monstres ni des héros. Il filme des êtres humains enfermés dans leurs convictions, leurs peurs et leurs aveuglements. Et c’est précisément ce qui rend le film si dérangeant.

Mungiu regarde ses personnages avec une distance presque documentaire. Pas de musique pour nous dicter ce qu’il faut ressentir. Pas de scène larmoyante destinée à arracher des larmes faciles. Tout passe par les silences, les regards, les non-dits.

Et c’est peut-être là que le film divisera.

Certains y verront une charge contre les services sociaux nordiques. D’autres une dénonciation du fanatisme religieux. À mon sens, le film est bien plus intéressant que cela. Il parle avant tout du choc entre deux systèmes de valeurs persuadés chacun d’agir pour le bien.

D’un côté, une famille convaincue d’élever ses enfants dans l’amour de Dieu et dans une discipline qu’elle juge saine.

De l’autre, un État persuadé de protéger des enfants potentiellement en danger.

Et entre les deux, plus personne ne s’écoute réellement.

Le film montre avec une acuité glaçante la manière dont les sociétés modernes transforment parfois les individus en dossiers. Chacun parle un langage différent : celui de la foi, celui du droit, celui de la psychologie, celui de la protection institutionnelle. Mais aucun ne semble capable de traduire le monde de l’autre.

Ce qui me fascine chez Mungiu, comme souvent dans son cinéma, c’est sa capacité à filmer les zones grises. Il n’aime pas les réponses simples. Il préfère nous laisser avec notre inconfort.

Et honnêtement, quel plaisir.

À une époque où tant de films semblent construits pour délivrer un message limpide et immédiatement partageable sur les réseaux sociaux, celui-ci accepte l’ambiguïté. Il accepte même que le spectateur puisse sortir de la salle sans savoir exactement quoi penser.

C’est suffisamment rare pour être salué.

La mise en scène accompagne parfaitement cette sensation d’étouffement progressif. Les cadres sont serrés, les intérieurs souvent froids, presque aseptisés.

Et puis il y a les enfants.

Mungiu les filme avec une infinie délicatesse. Ils deviennent malgré eux le terrain d’affrontement idéologique des adultes. Ils absorbent les tensions, les peurs et les certitudes des autres sans jamais réellement avoir voix au chapitre.

Les deux jeunes filles amies incarnent en tout état de cause ce pas que chacun devrait faire. Ce pas vers celui / celle que nous ne comprenons pas, qui nous semble si éloignée de notre façon de penser, d’agir, de vivre.

Le film pose une question vertigineuse : jusqu’où une société peut-elle intervenir dans l’intimité familiale au nom du bien commun ? Et inversement, jusqu’où des parents peuvent-ils imposer leur vision du monde à leurs enfants au nom de leur liberté éducative et religieuse ?

Aucune réponse simple n’est apportée. Et c’est tant mieux.

La Palme d’Or me semble donc parfaitement méritée. Non pas parce que le film cherche à séduire ou à provoquer, mais parce qu’il fait exactement ce que le grand cinéma devrait toujours faire : nous obliger à penser au delà de nos certitudes, de nos croyances.

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