AMHA (A Mon Humble Avis), Festivals de Cinéma

Soudain

Posted by Barbara GOVAERTS

À ce jour, ce film reste ma Palme. Et sans aucune mesure avec les autres films présentés en compétition à Cannes, en mai dernier.

Soudain est un film rare, précieux. Précieux par le sujet qu’il aborde, mais surtout par la précision presque chirurgicale avec laquelle il le fait. Et pourtant, jamais au détriment de la beauté ou de l’humanité qui s’en dégagent.

Le film est réalisé par le Japonais Hamaguchi qu’il faut définitivement continuer de suivre de près. J’aime la singularité de ses propositions, si éloignées de ce que l’on voit habituellement.

Ici, il dit merveilleusement ce temps qui nous est donné chaque jour, à chaque seconde, chaque minute, chaque heure. De ce temps qu’il faudrait apprendre à habiter plutôt qu’à consommer et consumer.

Et surtout, Hamaguchi nous rappelle que ce qui nous relie profondément les uns aux autres, ce qui fonde véritablement notre présence au monde, c’est notre capacité à regarder, à écouter, à prendre soin. Notre humanité, en somme. Et la responsabilité que nous avons d’en faire quelque chose de juste.

À l’heure où l’on nous pousse sans cesse à aller plus vite, toujours plus vite, son cinéma m’a percutée. Il me fait du bien.

Ce film m’a fait ressentir quelque chose qui peut sembler trivial, mais qui me paraît pourtant essentiel : notre humanité est sans doute tout ce que nous avons.

Dans un monde qui nous pousse sans cesse à aller plus vite, à performer, à nous comparer, à nous opposer, à nous méfier les uns des autres, il reste cette chose toute simple : regarder l’autre. Avec respect. Avec attention. Avec intérêt. Avec amour parfois, bien sûr, mais pas nécessairement. Un collègue, un proche, un inconnu, une personne fragile ou simplement quelqu’un qui ne nous ressemble pas. L’intensité du lien n’est évidemment pas la même, mais le principe demeure : considérer l’autre comme un être humain.

Et c’est peut-être cela que Soudain m’a permis non pas de comprendre, mais de ressentir. Lorsque tout autour de nous semble organisé pour nous éloigner les uns des autres.

Alors ce film nous dit que prendre soin de notre humanité commune est déjà une forme de résistance.

Ce film de presque trois heures trente, durée totalement justifiée, nous laisse le temps nécessaire pour entrer dans cette histoire, découvrir les personnages, les rencontrer même, comprendre leur manière de penser, d’interagir, d’avancer dans le monde.

Je me suis parfois un peu arrêtée en chemin, mise sur pause, pour mieux revenir au film ensuite. Ce film nous invite à nous frayer un chemin parmi ces personnages, au coeur de cette histoire.

Le résultat est d’une puissance admirablement maîtrisée, qui confine à une forme de délicatesse ultime.

Ce film a pourtant tout pour être d’une lourdeur sans nom tant il convoque un large spectre de thématiques.

Déjà « ce sujet EHPAD » et avec, cet objectif qu’a Marie-Lou d’instaurer cette nouvelle méthode de soin.

Ensuite cette relation naissante avec Mari.

Puis la maladie qui s’immisce.

Il m’est finalement assez difficile de mettre des mots sur ce film tant il semble parler de lui-même. Il se vit.

Il dit vraiment une chose, c’est notre besoin de repenser l’attention portée à l’autre. Et en cela, il raconte énormément de notre monde moderne, qui oublie peu à peu la question essentielle du soin. Celui que l’on se porte à soi même et à l’autre.

Du difficile enjeu de parvenir à trouver le bon équilibre… Marie-Lou aime son travail et décide de ne pas le séparer de sa vie toute entière… Au point de frôler le burn out… Le film dit cela, ces limites que nous dépassons, pas toujours à marche forcée, mais parce que le curseur est de plus en plus difficile à placer.

À l’heure où tout semble désormais régi par la rentabilité, dans une société fascinée par la jeunesse, la performance, la santé, l’efficacité et la conquête, comment continuer à poser un regard sincère sur les êtres fragiles, âgés, malades ou simplement ralentis par la vie ?

Soudain pose ce regard-là. Avec patience. Avec douceur. Avec une infinie dignité. Avec le ton exactement juste.

Sans trop en faire, sans trop en dire, avec une justesse épatante.

Et c’est peut-être pour cela qu’il m’a bouleversée.

J’oubliais : Virginie Efira y est stupéfiante. Elle dit tant avec sa voix mais aussi avec son corps. Et vient prouver que nous sommes bel et bien définis par ces deux aspects. L’autre actrice principale avec qui elle partage l’affiche l’est tout autant. Et tout le cast.

Le film le plus doux de la compétition, mais sans doute aussi le plus féroce.


Une férocité qui surgit notamment dans deux scènes saisissantes, où le film dit avec une clarté redoutable ce qu’est le capitalisme : un système qui nous dévore lentement, épuise les corps et abîme les êtres.

Pour moi, ce sont ces deux scènes qui disent toute la justesse du réal, de ce projet de cinéma.
Comment un sujet de discussion présenté sur un tableau blanc a-t-il pu susciter en moi une telle émotion ?

Je ne le savais pas lorsque j’ai découvert le film à Cannes mais à force de lecture, promo oblige, j’ai appris que la méthode du réal consistant notamment en ces lectures du scénario de façon la plus neutre possible, sans émotion aucune….

C’est cette apparente approche chirurgicale qui me fascine chez Hamaguchi. Tout semble pensé, décortiqué, presque froidement posé. Et pourtant, de cette précision quasi clinique naît une émotion immense. Comment est-ce possible ?

Une masterpiece. Une Palme !

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