Oulala, quelle réjouissante découverte !
Ni vue, ni connue est une comédie. Une comédie enlevée, souvent franchement drôle, mais qui se révèle aussi particulièrement féroce sur le monde du cinéma. Et pas seulement sur le cinéma : sur une société qui classe, catégorise, range les gens dans des cases et leur assigne une place.
C’est probablement ce qui m’a le plus frappée.
Le film nous met face à la violence de cette architecture sociale, de cette échelle invisible qui détermine qui est regardé, qui a le droit d’être là, qui est légitime et qui ne l’est pas. Et le cinéma devient ici un formidable terrain de jeu pour raconter cette mécanique. Parce que quoi de plus révélateur qu’un milieu où l’image que l’on renvoie compte autant que ce que l’on est réellement ?
Et puisque l’on parle d’image, j’ai particulièrement aimé le jeu des actrices qui interprètent leur propre rôle.
Sandrine Kiberlain et Anne Marivin jouent avec ce que l’on sait déjà d’elles, avec l’image qu’elles renvoient au public. On ne sait jamais très bien ce qui relève du vrai, du faux, de l’autodérision ou du cliché. Et c’est justement ce qui rend le procédé si drôle et si fin. Elles savent que nous les connaissons, ou que nous croyons les connaître, et elles jouent avec cette image. C’est intelligent parce que le film ne se contente pas de faire appel à leur notoriété : il s’en sert.
J’ai aussi été très heureuse de retrouver Eva Huault dans un registre qui lui permet de montrer autre chose. Elle prouve ici qu’elle peut jouer bien davantage que le personnage de Shannah (exquis, déjà) et je le savais dès le premier coup d’œil. Je lui souhaite vraiment de poursuivre cette belle carrière qui débute.
Et puis il y a Isabelle Huppert.
Corinne Maclou.
En sortant de la séance, je me sentais un peu Corinne Maclou, avec ma veste et mes mocassins. Et j’adore ressentir ça en sortant d’un film. Parce que c’est aussi, pour moi, la preuve de la puissance d’une interprétation : quand un personnage déborde du film et vient vous accompagner jusque dans la rue.
Et pourtant, Isabelle Huppert en Corinne Maclou, sur le papier, cela pourrait presque sembler être une hérésie. Parce que c’est Isabelle Huppert. Parce que son image, sa carrière, ce qu’elle représente dans le cinéma français pourraient presque empêcher de croire au personnage.
Mais c’est précisément l’inverse qui se produit.
Par la puissance de son jeu, par sa présence, sa prestance, mais aussi par une forme de vérité et de finesse, elle réussit à transcender complètement cette contradiction. Elle n’est plus « Isabelle Huppert qui joue un rôle » : elle est Corinne Maclou. Et c’est assez extraordinaire.
Elle m’a mis les larmes aux yeux à un moment. Elle m’a exaspérée à d’autres. Bref, elle m’a fait quelque chose.
Et c’est peut-être finalement ce que je demande au cinéma : qu’il me fasse quelque chose.
Enfin, je l’ai déjà dit ici, j’aime beaucoup le cinéma au cinéma. J’aime la machine cinéma. J’aime quand on nous montre ses coulisses, ses rouages, ses faux-semblants, ceux qui la fabriquent et ceux qu’elle fabrique.
Avec Ni vue, ni connue, Marc Fitoussi s’empare de cette machine pour parler du cinéma, évidemment, mais aussi de quelque chose de beaucoup plus vaste et ça m’a réjouit !
