Soudain, En compétition pour la palme d’or

À ce jour, ma Palme. Et sans aucune mesure avec les autres films présentés en compétition.
Soudain est un film rare, précieux. Précieux par le sujet qu’il aborde, mais surtout par la précision presque chirurgicale avec laquelle il le fait. Et pourtant, jamais au détriment de la beauté ou de l’humanité qui s’en dégagent.
Le film est réalisé par le Japonais, Hamaguchi qu’il faut définitivement continuer de suivre de près. J’aime la singularité de ses propositions, si éloignées de ce que l’on voit habituellement. Ici, il dit merveilleusement ce temps qui nous est donné chaque jour, à chaque seconde, chaque minute, chaque heure. De ce temps qu’il faudrait apprendre à habiter plutôt qu’à consumer.
Et surtout, Hamaguchi nous rappelle que ce qui nous relie profondément les uns aux autres, ce qui fonde véritablement notre présence au monde, c’est notre capacité à prendre soin, à regarder, à écouter. Notre humanité, en somme. Et la responsabilité que nous avons d’en faire quelque chose de juste.
À l’heure où l’on nous pousse sans cesse à aller plus vite, toujours plus vite, son cinéma me fait du bien.
Du bien parce qu’il recentre les priorités. C’est exactement ce qu’il accomplit ici avec ce nouvel opus. Un film de presque trois heures trente, durée pourtant totalement justifiée, tant il nous laisse le temps nécessaire pour entrer dans cette histoire, découvrir les personnages, les rencontrer même, comprendre leur manière de penser, d’interagir, d’avancer dans le monde.
Le résultat est d’une puissance admirablement maîtrisée, qui confine par moments à une forme de délicatesse ultime. La question centrale du film — notre humanité commune — y est abordée avec toute la justesse qu’elle mérite.
Il m’est finalement assez difficile de mettre des mots sur ce film tant il semble parler de lui-même. Il dit notre besoin de repenser l’attention portée à l’autre. Et en cela, il raconte énormément de notre monde moderne, qui oublie peu à peu la question essentielle du soin.
À l’heure où tout semble désormais régi par la rentabilité, dans une société fascinée par la jeunesse, la performance, la santé, l’efficacité et la conquête, comment continuer à poser un regard sincère sur les êtres fragiles, âgés, malades ou simplement ralentis par la vie ?
Soudain pose ce regard-là. Avec patience. Avec douceur. Avec une infinie dignité.
Et c’est peut-être pour cela qu’il m’a bouleversée.
J’oubliais : Virginie Efira y est stupéfiante. L’autre actrice principale avec qui elle partage l’affiche l’est tout autant. Et tout le cast.
Le film le plus doux de la compétition, mais sans doute aussi le plus féroce.
Une férocité qui surgit notamment dans deux scènes saisissantes, où le film dit avec une clarté redoutable ce qu’est le capitalisme : un système qui nous dévore lentement, épuise les corps et abîme les êtres.
Une masterpiece. Une palme !
Gentle monster, En compétition pour la palme d’or

L’épineux sujet de la pédocriminalité est ici abordé avec une légèreté qui m’a, je dois l’avouer, laissée perplexe.
Léa Seydoux incarne cette femme et mère dont la vie bascule le matin où la police débarque chez elle pour embarquer son mari ainsi que ses ordinateurs. Il est soupçonné d’avoir vendu des photos d’enfants sur internet.
S’il est finalement libéré à l’issue de sa garde à vue, le doute, lui, s’est installé. Et dès lors, plus rien ne peut réellement redevenir comme avant. Il faut faire face.
Faire face au soupçon. À l’impensable. Et à cette question qui finit par tout contaminer : et s’il avait abusé de leur enfant ?
Le sujet est immense, vertigineux même, tant il touche à l’intime, à la confiance, à la famille, à ce que l’on refuse précisément d’imaginer. Pourtant, le film peine selon moi à lui donner toute sa densité dramatique. Comme si tout restait constamment à la surface.
Léa Seydoux, elle, fait ce qu’elle peut avec cette matière fragile. Elle pleure, vacille, contient, et elle le fait avec justesse. Mais cela ne suffit pas toujours à donner de l’épaisseur à l’ensemble.
Et c’est peut-être là ce qui me gêne le plus : cette sensation persistante d’un film qui effleure davantage qu’il ne creuse. À l’heure où j’écris ces lignes soit quatre jours après la projection, je réalise d’ailleurs que je ne me souviens déjà plus précisément de sa fin.
Non pas que je sois totalement passée à côté du film. Mais sans doute parce qu’il ne m’a, au fond, pas réellement marquée.
Congo boy, Un Certain Regard

Quel bonheur que ce film.
Présenté en compétition à Cannes, Congo Boy raconte le parcours d’un jeune homme né au Congo, exilé en Centrafrique avec ses parents et ses petits frères et sœurs. Lorsque ses parents sont emprisonnés après avoir tenté de fuir le pays, c’est à lui que revient la responsabilité de s’occuper des plus jeunes. Et c’est peu dire qu’il fait face.
Le film ne recule devant rien pour montrer la réalité de son quotidien : les petits boulots, la débrouille, la fatigue, l’urgence permanente. Mais malgré tout, son cœur bat ailleurs. Pour la musique. Il rêve de percer, de créer sa voie, d’exister autrement.
J’ai été emportée dès les premiers instants. J’ai senti chez ce jeune homme une ferveur rare, une fougue contenue, une envie d’en découdre sans jamais sombrer dans la colère. Et c’est précisément cela qui m’a touchée.
Il veut avancer, évidemment, mais sans perdre pied. Avec lucidité. Avec une forme de dignité calme. Le réalisateur filme avec beaucoup de justesse ce désir d’émancipation, ainsi que tout le chemin qu’il faut parcourir pour espérer y accéder.
Le film est traversé de couleurs, de musique, de rythme, mais aussi de dureté. Une dureté jamais gratuite, toujours au service du récit et de cette trajectoire de vie que rien ne semble vouloir épargner. Et pourtant, il y croit encore.
Il se dégage alors de Congo Boy quelque chose de profondément vivant. Une énergie douce et tenace.
Un véritable moment suspendu.
