Une jeunesse sans idéal

Une jeunesse sans idéal

 

Nocturama est un pari assez fou. Sortir un film qui met en scène un groupe de jeunes perpétrant des attentats simultanés à Paris, dans le contexte actuel, peut sembler rebutant. Qui a envie, sérieusement, de voir sur un écran nos monuments et autres quartiers des affaires s’embrasser sous les bombes ?

C’est très justement pour cela que ce film m’intriguait depuis des mois (quelle déception de l’avoir vu écarté de Cannes). Non pas par un quelconque élan morbide mais parce que le film est signé Bertrand Bonello, un réalisateur que j’affectionne tout particulièrement (l’Apollonide, Saint Laurent) et je savais qu’il se saisirait du sujet pour en faire « quelque chose » de terriblement vivant, fort et profond.

Que j’avais raison de lui faire confiance !

Nocturama (d’abord titré « Paris est une fête ») a été écrit par Bonello en 2010 – « bien avant » donc cette période d’attentats que nous vivons depuis début 2015 –  ensuite laissé en suspens puis repris en 2015 justement. Bonello, avec qui nous avons eu le plaisir d’échanger à l’issue de la projection presse, nous a dit ne pas alors avoir retouché son scénario (ou si peu) et être passé directement à la réalisation puis au montage.

Son film est une tragédie en 3 actes / 3 temps qui s’étend sur une « quasi journée ».

On suit ces jeunes, et c’est comme cela que le film commence, sans un mot, dans les rues de Paris. Ils se croisent et se toisent. Tous sont affairés et sont dans la précipitation mais les gestes sont maîtrisés, tous font preuve de sang froid, l’on sent qu’il se trame quelque chose et l’on comprend bien vite qu’ils sont en train de mettre en place leurs forfaits.

Puis l’action se stoppe net. Alors que les bombes qu’ils ont posées aux divers endroits de la capitale explosent, ils s’arrêtent pour « contempler leur oeuvre ». Là, Bonello utilise comme à son habitude, la technique du split screen pour signifier la multitude d’actions qui se passent en une seule et unique minute. Le monde qui fourmille, puis s’arrête.

Puis l’action reprend lorsqu’ils convergent vers le grand magasin qui leur servira de refuge toute la nuit durant avant de ressortir, comme ils y sont entrés, mêlés à la foule. « Disparaître puis réapparaître par la foule ». Et c’est là à mon sens que le film trouve sa plus grande justesse.

Ce film est glaçant mais terriblement vivant à la fois. Comprenez qu’un tel sujet fait froid dans le dos et la façon, réaliste, dont il est filmé et amené, ajoute une once de sueur froide. Or il ne s’agit pas d’un film d’action ou d’un film dit « de guerre ». C’est en fait un film sur les errances d’une jeunesse qui n’a plus d’idéal. Une jeunesse – qu’elle étudie à Science Po, qu’elle soit vigile dans des parkings ou magasins de nuit ou encore serveur dans le café du coin, bercée aux affres de la société de consommation. Une jeunesse frivole, en manque de repère, en manque de but et surtout… En manque de sens et quoi de plus terrible que de ne trouver de sens dans aucun des actes que nous menons.

Pour la première fois, grâce à ce film, j’ai touché du doigt ce sentiment que peut ressentir un jeune qui n’attend rien de la vie. C’est atroce. En l’occurrence, leur motif premier n’est pas le mort, ni la leur ni celle des parisiens. Il embrasent des monuments et autres étages vides de tours désaffectées en sachant pour autant que « des dommages collatéraux » sont possibles. Mais tout de même, il faut être sacrément en rébellion contre la société – on parlera d’eux comme étant des « ennemis de l’Etat » -, en guerre contre les instances et contre la vie pour perpétrer ce genre d’actions morbides. Le film exprime cela à la perfection et surtout au travers des regards froids, perdus dans des pensées lointaines, comme absents. Le film évoque cela donc sans pour autant entrer dans le détail des motivations de ces jeunes. Quelques flashbacks, qui donnent un rythme fou au film, nous donneront des billes sur leur rencontre respective mais sans jamais nous parler de leurs motivations. On ne sait qu’une chose : nous sommes à chaque instant de leur côté dans le film. Tout est filmé, dit, acté, de leur point de vue à eux. Et ce parti pris est difficile ! Clairement nous sommes en empathie avec ces jeunes qui ont commis l’horreur. En cela, Bonello met en scène un film sur la jeunesse et non un film sur le terrorisme et tend à nous permettre de comprendre la perte de repère de ces jeunes. Le point d’orgue de ce ressenti arrive lorsque le film prend un tournant « music Hall » dans une scène à vous hérisser les poils où, durant « la soirée » dans le magasin, l’un d’entre eux se donne en spectacle – digne des plus grands – pour interpréter la chanson I did it my way… Cela peut vous sembler totalement ringard mais je vous mets au défi de rester insensible face à cette scène lourde de sens. Il est clair que ce qu’ils ont fait, aussi tragique soit-il, représente enfin une chose « qui compte » dans sa / leur vie.

C’est donc un portrait bien triste, macabre de la jeunesse d’aujourd’hui qui ne semble croire qu’au pouvoir de l’argent et de la violence. Mais n’est ce pas là ce que la société elle même lui enseigne ?

Bonello citera Jean Luc Godard lors de la session d’échange : « Je ne fais pas de films politiques, je filme politiquement ». La messe est dite. Le message est clair.

Mais Bonello ne fait pas que citer JLG, il gère la musique de ses films à merveille, comme à son habitude. L’usage qu’il en fait est incroyable et confère au film une réelle autre dimension. Ajoutez à cela un casting de jeunes acteurs donc, dont certains sont inconnus mais tous excellents, d’une profondeur vraiment bluffante.

Cette dernière partie du film enfin, qui se passe donc à l’intérieur du grand magasin dans lequel il se sont laissés enfermer (on reconnaîtra La Samaritaine) est lourde de sens. Comme je le disais plus haut, elle se fait le point d’orgue d’un fantasme que nous avons sans doute tous : pouvoir jouir toute une nuit entière, sans aucun regard venant de l’extérieur, de la meilleure garde robe possible, des mets les plus fins, d’une literie de rêve. Cette nuit passée dans ce grand magasin de luxe est pour eux l’occasion d’arriver à un paroxysme : celui qui leur donne l’impression de toucher du doigt leur idéal. Il réaliseront bien assez vite et à leurs dépens que cet idéal est factice, sans fond. Plus dure sera la chute. Bonello utilise toutes les formes de la tragédie et certaines scènes sont très explicites comme lorsque le plus jeune de la bande revêt un masque sous lequel il semble, bien évidemment ne pas se reconnaître, mais plus que ça, sous lequel il pourrait trouver une nouvelle identité, changer le cours des choses… Une lueur d’espoir dans cette ambiance macabre et délétère. Également, ces échanges de regards avec les mannequins du magasin : figurines vêtues de la même panoplie de vêtements que les jeunes, chacun y trouve sa propre « figurine » symbole de la perte de leur identité, de leur âme. Simples costumes sans identité… Effrayant.

Et puis vient la chute, la fin et cette toute dernière phrase qui fend l’âme. Elle est d’une puissance de suggestion incroyable.

Je suis sortie de là sonnée, émue et inquiète. Je vous l’accorde, ce n’est pas toujours ce que l’on cherche en allant au cinéma, j’en ai conscience. Mais je pense qu’il nous faut ouvrir les yeux. Le cinéma lorsqu’il est aussi clairvoyant, puissant, franc et talentueux, appelle à cela.

Nocturama.

 

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