La liberté de créer

La liberté de créer

La première image du film, cette toute première scène à la fois immobile, calme et pleine de vie et de bruit donne le ton du film. Nous sommes à l’intérieur d’une voiture à l’arrêt et la caméra fixe l’extérieur de la rue et ses mouvements.

Jafar Panahi est de retour ! Il a beau être forcé à l’enfermement à l’instar de ce taxi dans lequel nous resterons confiné tout le film durant, il n’en reste pas moins à l’écoute constante de ce qu’il se passe dans son pays, dans ses rues et même jusque dans ses allées.

Jafar Panahi c’est pour moi d’abord un nom. Cela devait être en 2010 dans ces eaux là, je commençais à suivre le Festival de Cannes mais encore de loin et je me souviens de ce siège laissé vide pendant toute la quinzaine. Jafar Panahi, cinéaste célèbre et reconnu dans son pays, l’Iran, et en dehors de ses frontières avait été choisi pour faire partie du Jury de cet illustre festival mais n’avait jamais pu honorer son rôle faute de liberté. Il était alors emprisonné dans les jaules d’Iran pour avoir osé critiquer le système politique en place à savoir, la réélection dite frauduleuse du Président Ahmadinejad.

Cet épisode m’a marqué, je revois les hommages qui lui étaient rendus et les odes à la liberté de penser, de créer et de partager distillés ça et là.

Car oui, on a trop tendance à oublier – et ce n’est sans doute pas de notre faute, nous sommes nés dans un pays dont les insignes sont « Liberté, Egalité Fraternité »- cette réalité d’un ailleurs où l’on peut être, au mieux emprisonné, au pire tué pour ses idées.

Depuis cet épisode, Jafar Panahi est sorti de prison (trois mois tout de même) mais est interdit de pratiquer son métier au risque de purger une peine non pas de quelques mois cette fois-ci mais de 20 ans d’emprisonnement.

C’est là que les choses s’éveillent et s’égayent puisque Jafar Panahi n’acceptera jamais qu’on le prive d’exercer son métier, sa passion. Il co-réalise en 2011 un film dénonçant sa situation, filmé chez lui avec les moyens du bord. La légende veut que le film soit arrivé au Festival de Cannes dans une clé USB cachée dans un gâteau (oui le cinéma trouvera TOUJOURS une façon de se partager !).

Cette fois encore, après des mois semble t-il de dépression assez sévère, Jafar Panahi a décidé de reprendre la caméra, tout simplement pour continuer à vivre, à raconter, à partager son amour du cinéma et de la vie.

C’est tout cela qu’il nous livre dans Taxi Teheran.

Fatigué de filmer chez lui (il n’est tout de même pas assigné à résidence) le réalisateur a trouvé la parade parfaite pour réaliser son nouveau film. Il s’est procuré un taxi et y a installé une petite caméra. Il a ensuite fait part de son projet à quelques-uns de ses amis et membres de sa famille et a écrit un scénario qui lui permet de mettre un visage sur l’Iran d’aujourd’hui, sur les tensions qui y subsistent et sur ces gens qui résistent et qui sourient.

Car oui le film est cocasse, parfois loufoque et l’enchaînement de saynètes nous amène peu à peu vers une tension qui m’a directement amenée aux larmes.

Ces gens, hommes et femmes, citoyens du Monde persécutés par tant de censure et de manque d’humanisme restent dignes, souriants et même confiants en l’avenir à l’image de cette « dame aux fleurs » qui reste, avec la petite nièce Hana, mon personnage préféré. Que dire de sa déclaration face caméra « aux amoureux du cinéma ». J’ai reçu sa rose comme l’un des plus beaux cadeaux que l’on m’ait jamais fait.

Dans cette société qui ne laisse que peu de place à la légalité, cette société qui enferme et qui empêche de tout, des hommes et des femmes refusent la résignation et continuent le combat, chacun dans leur domaine.

Ce vendeur de DVD à la sauvette le fait tout aussi bien en refilant sous le manteau tous les derniers films, du blockbuster avec Mel Gibson au dernier Woody Allen en passant par les dernières séries dont tout le monde parle.

C’est bel et bien l’amour du cinéma et de la vie dont il est question dans ce film qui reste sobre mais tellement puissant. A l’instar de son réalisateur qui, même s’il se met en scène (il est donc le conducteur de ce taxi) ne se met jamais en avant et semble même vouloir rester simple spectateur de ce qu’il se passe alors qu’il est bel et bien au cœur des situations. C’est ce que l’on appelle la simplicité et l’humilité et l’intelligence aussi.

Jafar nous livre ici une merveilleuse expérience de cinéma. J’ai vraiment ressenti et compris pour la toute première fois l’importance et l’urgence du cinéma. Son rôle majeur dans nos sociétés, son rôle tout à la fois dénonciateur, didactique et salvateur et je suis heureuse de dire ici à Monsieur Panahi que son film, même s’il lui manque un générique*, nous est bien parvenu. Le prochain en aura un je l’espère.

Merci.

* Le film étant censuré, il ne dispose pas de générique.