American dreaming

American dreaming

C’est bien ce que l’on m’avait dit, ce petit bout de fille qui gambade dans les escaliers de cet hôtel coloré est une pépite. Cette nouvelle réalisation signée Sean Baker qui filme ici à hauteur d’enfant cette Amérique pourrie par le libéralisme est à couper le souffle.

Ce film c’est The Florida Project et je prends enfin le temps de vous en parler pour tenter d’en ressortir toute l’essence. Sous des abords feutrés, colorés bien évidemment (c’est ce qui marque tout de suite) et toute cette joyeuseté enfantine, c’est peut-être le film le plus sombre et difficile que j’aie vu ces derniers temps. Il dit la fin des illusions, la fin des rêves de grandeurs. Sujet sensible s’il en est surtout lorsqu’il s’agit d’enfants.

L’innocence est là, encore un peu aux encornures. Le rire est lui, bien présent, toujours, comme un cri de guerre qui aurait pour but de repousser les méchants, de détruire le malheur.

Mais la désillusion est nette. Cette petite Mooney (l’enfant la plus énergique que vous n’ayez jamais vue, la plus terrible – toujours sur un coup ! – aussi mais sans doute la plus sensible et la plus aimable) sait reconnaitre les souffrances des adultes. Elle sait dire, derrière ses rires et ses grands gestes, la douleur des mauvaises fins de mois, l’urgence d’une solution à trouver lorsque vient le moment de payer le loyer. Cette dualité est superbement incarnée par cette jeune actrice bluffante de vitalité et de maturité.

Elle sait la dureté de la vie, elle qui grandit au cœur de cette communauté dans laquelle l’entraide, la débrouille et le sens de l’autre ont un sens plus fort et puissant qu’ailleurs.

C’est là toute l’ambivalence du film. Il serait aisé de penser que dans un tel décor de dessin animé, la joie d’une enfant est totale. Les razzias de jouets dès lors qu’un petit billet apparait, l’orgie de junk food délectée affalée sur le lit ou encore les horaires de jeu extensibles avec les copines habitant la porte d’à côté seraient autant de moments de joie s’ils n’étaient pas écornés par une peur sans fin du lendemain, par la présence d’une jeune adulte irresponsable qui préfère jouer le rôle de copine que de maman.

Ce film en vrai nous dit deux choses clés. L’importance de la stabilité. Le fait de donner à un enfant un socle, un ancrage et une sécurité (quelque que soit le chaos de la vie en question), simplement lui dire que l’on est en capacité de gérer, que les choses sont réglées. C’est là la souffrance de cette enfant qui, si elle s’épanouie dans ce rôle de petite fille affable souffre par ailleurs du manque d’engagement de sa mère. Et puis l’horreur de vivre « aux portes de » sans jamais avoir accès à l’endroit rêvé. C’est le cas de cette petite Mooney qui évolue au sein de ce motel situé en périphérie de Disney. Rien de pire que de vivre « à deux pas », la sensation de rejet n’en est que plus forte et fracturante.

The Florida Project dit beaucoup de nos sociétés meurtries par les conséquences de politiques qui ne placent plus depuis trop longtemps l’homme au coeur du projet. Ces déplacés, ces exilés sont autant de victimes d’une société en souffrance encore peuplées de quelques âmes charitables. Ah le rôle de Wilem Defoe qui joue ici le gérant de cet hôtel dont la gentillesse et l’affection pour ses clients ne suffiront pas à les sauver d’un sort tout établi…

C’est assez fataliste oui, mais d’une beauté à couper le souffle. D’une énergie surtout, extrapolée au final d’une belle once d’espoir marquée par l’enchantement du regard que les enfants portent sur le monde. Non, rien n’est jamais perdu.