AMHA (A Mon Humble Avis), Festivals de Cinéma

Le mystérieux regard du flamand rose

Posted by Barbara GOVAERTS

Voilà longtemps qu’un film ne m’avait pas prise ainsi, presque à revers.

Il faut comprendre que le film prend son temps. Qu’il nous impose son propre rythme.

Le jeune réalisateur dépouille son récit de tout misérabilisme.

Il refuse le pathos, choisit la pudeur.

Il filme la douleur sans jamais l’exploiter. C’est dans cet espace laissé vide que naît notre attachement pour les personnages. Un attachement que je n’aurais pas pensé aussi fort.

Le film est une incursion dans cette famille recomposée pour ainsi dire, cette famille batie sur le rejet des autres alentours et sur le besoin de « faire famille », de se regrouper, pour se protéger et recevoir les preuves d’amour et de douceur que l’extérieur est alors incapable de donner.

Une famille née du rejet social.

Une famille choisie, façonnée par l’exclusion.

Une communauté qui se constitue comme rempart face au monde.

Nous sommes au beau milieu du désert chilien, dans une zone minière désertée. Seuls restent là quelques anciens mineurs esseulés.

Et surtout cette famille choisie : des travestis qui font jaillir la couleur, la fête, le spectacle au milieu de la poussière.

Face à l’immensité minérale, leurs costumes deviennent des actes de résistance.

Nous sommes en 1982 et l’épidémie de sida planne alentour.

Le scénario nous est conté comme une fable. Et tout y est coloré de sang, de douleur et de peur. Oui, c’est âpre, mais le tout forme un film d’une délicatesse et d’une beauté réelle et puissantes.

C’est l’amour véritable qui transparait, pas celui que l’on parvient à dire ni à montrer facilement… Celui que l’on garde entre les dents, pour se protéger et pour protéger l’autre, parcequ’on a déjà trop souffert de l’évitement, de l’abandon, du rejet…

La fin apporte son souffle d’amour. C’est comme une bombe qui explose alors ! Une bombe d’amour qui voudrait dire l’envol vers une vie plus douce, plus protégée, plus cadrée…

Cette fin n’apparait pourtant pas comme une consolation. Elle est comme une déflagration.

Il faut partir.
Quitter ceux qui nous ont recueillis, ceux qui nous ont appris à tenir debout, ceux qui nous ont aimés à leur manière cabossée.

Devenir, c’est s’arracher. Mais rien de l’amour reçu ne se perd.
Il reste là, sous la peau. Il accompagne.

Et c’est peut-être cela, au fond, que le film murmure : on peut s’éloigner sans trahir. On peut partir sans cesser d’aimer.

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