L'adieu à la nuit

L’adieu à la nuit

Tout commence par une éclipse solaire qui vient assombrir la cerisaie de Muriel en plein après-midi. Signe annonciateur s’il en faut, du retour de son petit fils, moins joyeux qu’elle ne l’aurait espéré. Comme toujours chez Téchiné, les éléments naturels sont des personnages à part entière : le vent, la terre, les arbres… Tout est en mouvement, vivant.

L’on comprend très vite la puissance du lien qui les unit. Elle l’a élevé alors qu’il était devenu quasi orphelin. Une maman morte des suites d’un accident de plongée et un père parti « refaire sa vie » dans les DOM TOM. Autant dire que nous découvrons un jeune homme en proie à des difficultés émotionnelles fortes, bien décidé à « faire sa vie », loin, semble t-il au Canada. « Je suis un adulte, je n’ai rien a demander à personne », dira t-il plus tard au cours du film.

Renfermé, peu enclin à l’échange – bien qu’on sente l’amour fort qu’il a pour sa grand-mère, et c’est là toute la finesse du jeu de Kacey Mottey Klein entre fracas et douceur, Alex revient pour un adieu. Pour repartir, pense t-on, à tout jamais.

Il s’est laissé entraîner par les paroles de sa petite amie, radicalisée, qui n’a on l’imagine, pas du avoir trop de mal à le convaincre de partir avec elle en Syrie pour se marier, faire des enfants et combattre l’ennemie : le mécréant.

Téchiné s’attaque ainsi au délicat sujet du djihad et de la tentation qu’il peut représenter pour les esprits les plus déboussolés. Sensible.

Si le propos est souvent trop binaire, il s’attache à l’illustrer un peu comme il filmerait une enquête. Muriel – vous ai-je déjà dit qu’elle était incarnée par une Catherine Deneuve une fois de plus bluffante et tellement sensible ? Elle est ici brune et dirige un centre équestre. Femme dynamique, on sent la terrienne, droite dans ses bottes pleines de boue. Dès lors qu’elle aura découvert la preuve de son départ imminent pour Istanbul (le début du « périple », n’aura de cesse que de trouver le moyen de l’empêcher de partir. Et elle est d’une justesse sans faille. Toujours filmée du côté de la lumière alors que lui est dans l’ombre et la pénombre, elle va user de divers stratagèmes pour lui permettre d’éviter d’entrer dans un engrenage duquel il ne sortirait sans doute pas vivant. Elle joue sa partition sur un fil, avec une énergie et une délicatesse flamboyantes. Qu’elle m’a touchée ! En grand mère émue et aimante remuant vents et marées pour éviter à son petit fils de prendre le mauvais chemin. Son visage dit tout et Téchiné la filme avec tendresse et perfection. Il s’agit là du 8ème film qu’ils tournent ensemble, autant dire que ces deux là se connaissent parfaitement ce qui sert très certainement le film.

Je parlais plus haut d’un « propos trop binaire » et aimerais revenir sur ce point. Je pense que le film vaut surtout pour réinterprétation de ses deux acteurs clés. Si le film se tient, il joue sur deux tableaux trop peu subtiles. D’une part les extrémistes, pour ainsi dire, « anti tout » (anti alcool, anti sexe, anti tabac (sauf lorsque ça les arrange), anti foot…) incarnant donc cette privation de liberté et d’autre part, cette famille unie dont l’ado, vêtue d’une brassière et maquillée assez outrageusement lors d’un repas familial censée représenter la liberté au travers d’une danse désinhibée. Selon moi, on outrepasse quelque peu le propos. Perso, j’aurais gentillement demandé à cette gamine d’aller se vêtir convenablement !

Puis arrive ce personnage, Fouad. Parti un temps combattre dans les rangs de Daesh, revenu d’entre les morts, écœuré de ce qu’il y avait vu. Il avait postulé pour un emploi de saisonnier au sein du centre équestre. Muriel et son associé avaient alors refusé de l’embaucher craignant le profil de cet homme fiché S, qui expliquait pourtant son parcours et son envie de se réinsérer. Il incarne donc « ceux qui en sont revenus » et qui veulent reprendre leur route du côté de la lumière, au sein d’une société certes imparfaite mais qui a le mérite de donner la possibilité d’une vie que l’on peut choisir et non subir et surtout, d’une vie portée sur l’amour et le partage avec l’autre et non sur la haine et l’envie de détruire. Le personnage de Fouad est solaire et délicat. On sent qu’il marche sur des œufs, il sait qu’on ne lui pardonnerait aucune fausse route, aucun écart de conduite. Je l’ai senti comme animé par une force de vie très belle. Il contribue d’ailleurs largement à une fin sublime, filmée dans un puis de lumière et de chaleur qui vient nous plonger dans le sud de Téchiné qu’il chérit tant et qui inonde chacun de ses films. Cette fin qui donne tout son sens à un film somme toute réussi mais qui se cherche un peu.

Cette fin dit l’espoir et plus encore, l’importance de ne jamais renoncer. D’autant plus vis à vis de ceux que l’on aime. Elle dit la possibilité d’un demain, quelque soit la noirceur de l’hier. Tout est possible à qui agit et donne sa confiance.