Cannes 2018 - 5ème

Cannes 2018 – 5ème

Se lever, non pas aux aurores, j’ai revu mon rythme de sommeil, et découvrir le film qui créé l’effroi cette semaine à Cannes, THE HOUSE THAT JACK BUILT, nouvel opus du sulfureux Lars Von Trier. Déclaré Persona non grata il y a quelques années de cela pour avoir proféré des inanités, Lars est de retour, en forme semble t il avec une nouvelle création.


Toujours aussi provocateur il entend cette fois entrer dans l’âme d’un tueur en série et nous en narrer les « exploits ».
Cannes a chaque année son buzz, son nanar et son chef d’œuvre (autrement appelé « coup de coeur des festivaliers » comme ce fut le cas l’an dernier pour 120 BPM). Cannes aime aussi projeter des films coups de poings dont on raconte qu’il rendent le public dingue – malaises, sièges qui claquent et j’en passe.
Le nouveau Von Trier est de ceux là. Sauf que…
Au risque (mais je le prends) de passer pour une psychotique ou une dangereuse, je n’ai en rien (ou presque) été choquée par ce bon vieux Lars qui m’apparaît toujours comme étant un beau provocateur, très largement questionné par la religion chrétienne et ce qu’elle implique : la notion de bien et de mal, de paradis et d’enfer. Il m’apparaît toujours autant apeuré par la gent féminine au point de la priver de ses atouts – ici sa poitrine qu’il coupe au couteau – et oui pardon, je n’ai dit à aucun moment que j’allais vous épargner ! Et cette revendication qui voudrait que l’on cesse de demander à l’homme d’être une forteresse, un force de la nature lorsque la femme est acceptée dans sa faiblesse, sa délicatesse et ses fautes.
Pas misogyne pour autant mais très perturbé par l’égalité des sexes ! Et par le pouvoir de la Femme.
Lars nous invite donc dans ce conte narré par Jack lui même – le très juste et énigmatique Matt Dillon – qui revient sur la genèse de 5 de ses meurtres (il en a commis 61 au total, voire un peu plus on ne sait plus trop).
Le propos est ici plus largement explicité et le questionnement tourne autour de la création d’une œuvre – quelle qu’elle soit, un tableau, une composition musicale, une maison ou comme ici : un ensemble de meurtres. La question est ainsi posée de savoir ce que l’on peut appeler « art », ce qu’il est éthique ment possible d’appeler « création ».
Jack, notre « anti-héros » donc, aime à s’auto-nommer « Monsieur Sophistication » en ce sens où il a la volonté de faire de ses meurtres, une œuvre d’art. Se pose alors la question de la part de soi que l’on met à l’ouvrage qu’il s’agisse d’amour ou de haine. Provocateur le Lars je vous dis !
Sinon, le film est lui même sophistiqué, il offre de très beaux plans, d’autres plus gores, une touche d’humour et un montage qui permet à Von Trier de s’auto-citer (des extraits de Melancholia par exemple). La mégalomanie du mec !
Les références cinématographiques sont également de la partie. J’ai largement pensé à Norman Bates en la personne de Jack, et à Madame Bates au travers de la voix de cette personne que l’on ne découvre qu’à la toute fin du film «Verge » et qui m’apparaît au final comme étant une incarnation de Dieu lui même ou de Satan, on ne sait jamais vraiment avec Lars.
Il reprend également les codes du film d’horreur américain dans la séquence où Riley Kheough joue et prête sa blondeur hollywoodienne à la petite amie sacrifiée.
On parvient au final, après quelques longueurs malvenues (cette partie sur les camps de concentration et les chefs d’états crapuleux, là encore de la provocation très mal venue) à un final grandiose et grandiloquent quoique bien gentillet. Le mal succombe alors. Anéanti car plus faible que la grandeur ultime du monde. Soit Lars. Au risque de passer pour la psychotique de service bis, la provocation est une chose mais la force du propos en est une autre. Pas certaine ici que les messages passent, ou de façon bien trop lourde et donc pas vraiment identifiable.

 

Pas de temps à perdre ni de se remettre très clairement de ce que l’on vient de voir que je suis en piste pour la montée des marches du nouveau film de Stéphane Brizé (en compétition) EN GUERRE starring, comme toujours désormais, un Vincent Lindon inspiré et totalement inspirant. Quelle réussite que ce nouvel opus social qui m’a permis de retrouver la ferveur ressentie l’an dernier devant 120 BPM. J’aime tellement que le cinéma donne sa voix à ceux que l’on entend trop peu et à qui on aimerait couper la voix. J’aime les entendre, les voir se débattre, crier haut et fort leur colère et leurs velléités. En guerre est de ceux là. Le réal fait le choix de frôler le documentaire pour nous embarquer au plus près de ces syndicats en grève s’opposant à la décision de leur direction de fermer l’usine qui les emploie.
La caméra virevolte, parfois comme la marée, nous donne le mal de mer pour nous placer au plus près de la révolte. Le film est ainsi monté qu’il gagne en puissance et en colère pour retombée et nous laisser enfin respirer. Vincent Lindon est impeccable et l’usage de la musique au cordeau. Le fil révèle alors une vraie puissance.
La révolte et la colère plus fortes que tout le reste. La révolte et la colère face aux injustices de cette société et aux réalités d’un « marché » vendu aux puissances d’argent. C’est un vrai cinéma engagé. Un cinéma qui dit l’importance de faire entendre la voix de toute une population laissée pour compte qui ne peut jamais compter sur les bonus de fin d’année mais à qui l’on demande sans cesse des sacrifices et de la compréhension.
Tout y est, de ces média qui se délecte des épisodes les plus graveleux à ces patrons médiatrainés et portant des messages bien huilés. C’est la vérité d’une France européenne maltraitée qui est portée à l’écran.
Une voix pour les plus opprimés qui dit la force ultime de l’engagement : penser à l’autre avant même de penser à sa propre personne. Totalement moderne et d’actualité. Un puissant grondement.

Une oeuvre vibrante sur les horreurs du capitalisme meurtrier, au final bien plus crue, ignoble, dérangeante et révoltante que le trop racoleur film de Lars Von Trier.

La journée s’est poursuivie avec la projection du nouveau Spike Lee que j’attendais et dont je me ravis du retour. Il nous propose ce BLACKKKLANSMAN bourré d’énergie, une vraie force de frappe.

 

Le film narre l’histoire (vraie) d’un flic noir infliltré au coeur même de l’organisation du KKK (Ku Klux Klan) d’un petit patelin de l’Amérique profonde (Colorado Springs, la ville de Docteur Quinn !!)

Le film est jouissif ! Ce ton révolté, cette fronde là encore, « ALL POWER TO DA PEOPLE », cette volonté de hurler l’horreur de l’Amérique blanche de Trump et de ses suprématistes. Définitivement il était temps que Spike revienne ! Il passe par le prisme de l’humour pour nous conter cette « histoire ». Il nous dit alors la stupidité des membres du KKK et cet esprit haineux et surtout bas de plafond. Une fois son dispositif bien mis en place, il nous revient alors de suivre l’affaire et de nous délecter des saillies bien senties de ce duo de flics. Le tout est emmené par une bande son parfaite (un énorme point fort dans tous les films de Spike Lee). L’atmosphère du film est alors imprégnée de cet esprit de révolte parfaitement distillé. On y est.

C’était sans compter sur le coup de poing final qu’il nous assène en nous montrant, là sur l’écran, sans faux semblant, les images des émeutes de Charlotteville. La vérité du sujet nous saute alors aux yeux et le dispositif fonctionne parfaitement. L’imprégnation n’en est que plus forte. Il nous lasse enfin avec ce message qui résonne. No place for hate. Pas de place pour la haine. De la douceur dans la révolte. Spike est de retour, toujours révolté mais plus mesuré et son message nous touche alors encore plus fort.

De le puissance de l’activisme.