Ton univers impitoyable

Ton univers impitoyable

Ce qui frappe d’abord c’est cette froideur. Rien ne dépasse, tout est huilé, préparé et testé dans les moindres détails.

L’idée est de réduire les effectitfs sans licencier le moindre employé, pousser à la faute ou simplement à la démission. Bienvenue dans le monde du lean management. Comprenez, le « dégraissage de mammouth » du 21ème siècle.

Tout repose sur des enjeux de management et de supervision affutés au cordeau. Seuls les plus rentables, les plus « adaptables au changement » sauront se faire une place dans cet univers où règnent suspicion, KPI*et hargne. Bienvenue dans l’entreprise 2.0 : celle des grandes multinationales qui doivent faire du chiffre.

Le décor est parfaitement bien planté dans ce Corporate, film français sans prétention, actuellement à l’affiche. Film sans prétention qui a le mérite de donner vie à une réalité encore trop souvent ignorée et peu pointée du doigt bien que très largement implémentée dans bon nombre d’entreprises. Le tout résonne sur la toile et donne lieu à ce qui nous apparaît sous la forme d’un thriller parfaitement maitrisé.

J’ai été emportée dès la toute première scène, scène d’ouverture sous forme d’allégorie du « monde du travail moderne » où il est clair que chacun avance seul avec ses pions et a plutôt tout intérêt à savoir les placer.

La suite fait froid dans le dos, entre messes basses et mises au placard, le film dépeint la réalité d’un système capitaliste qui atteint ses limites dans le non respect de la dignité d’êtres humains.

Dans une société qui place le rendement au cœur des pratiques – sous couvert de bonnes stratégies de communication elles aussi huillées qui disent justement placer l’Homme au cœur de tout projet – l’Humain n’a plus pour seule solution que de se laisser robotiser. En cela j’ai pensé à Toni Erdmann, mon coup de cœur cannois de mai dernier qui plaçait au cœur de son intrigue cette jeune trentenaire coupée de toute émotion et réduite à l’état de presque robot pour cause de surmenage professionnel et surtout d’un enfermement réel dans des méthodes peu recommandables.

Céline Sallette apporte une telle présence et une telle force à son rôle ! Elle a un aplomb incroyable. Elle laisse la fissure apparaître à mesure que le film avance. Elle livre ici une prestation franchement époustouflante. Il faut la voir flancher, d’abord droite comme un I sous couvert d’un mental d’acier et d’une « poker face » indétronable. Mais je crois, et ce film le montre, que le naturel refait toujours surface, le réel, le vrai, le cœur redonne toujours vie à ce qui nous innonde véritablement. C’est ici tout ce qu’elle incarne, avec brio. Le retour des émotions véritables, la vraie nature. Le souffle qui redonne vie.

À l’heure où les robots, les vrais, arrivent dans nos vies professionnelles et privées, sachons être humains et redonner à nos concitoyens la place qui est la leur, cette place qui est la notre et qui demande de faire travailler tout à la fois ses neurones, son corps et son cœur.

 

* Key Performance Indicators = indicateurs de performance.