Doubles vies

Doubles vies

Tout est à double sens dans ce film. Les relations amoureuses, les conversations. Le film lui même a une double lecture.

Et il faut choisir celle de l’humour et de ce fameux second degrés pour en ressortir avec la certitude d’avoir vu une excellente comédie où se mêlent marivaudage, traits d’humour et non dits exquis.

J’ai vu dans ces Doubles vies une satire de notre société.

Le réal (Sils Maria, Personal Shopper…) fait le choix d’imbriquer son film dans le secteur de l’édition parisienne. Une bonne idée en soit puisqu’elle illustre à elle seule les bouleversements que connait notre monde.

Les habitudes se modulent et se modifient. Les gens se renferment, se frôlent plus qu’ils ne se touchent. S’envoient des messages plus qu’ils ne se parlent, se voient plus qu’ils ne se regardent, s’entendent plus qu’ils ne s’écoutent.

Assayas illustre tout cela à la perfection et fait le choix de porter à l’écran tout un microcosme de gens qui passent leurs journées et leurs soirées à se questionner sur l’évolution d’une industrie, à plus large échelle d’un monde, bousculé par de nouveaux codes.

Le numérique et les nouveaux usages qu’il implique jusqu’à la révolution sociale que nous vivons, le tableau est complet et parfois âpre car il montre nos plus grandes bassesses : la monétisation de tout, le mensonge, embrigadement, l’abêtissement ou encore la duperie. Ce petit air de marivaudage est d’ailleurs succulent et le quatuor d’acteurs s’en donne à cœur joie.

Guillaume Canet qui joue l’éditeur excelle dans son rôle. Imbu de lui même, petit bourgeois engoncé dans son confort et ses certitudes, j’ai trouvé qu’il avait à chaque scène le ton parfait, le rictus qui en dit long et la pointe de sarcasme parfaitement mesurée. Totalement dans le ton.

De même pour Binoche, sa femme, dupée mais pas dupe et surtout lassée d’être incomprise. Elle tient le rôle titre dans une série qui s’appelle « Collusion » et que tous appellent « collision » : cette simple note est à l’image du message d’Assayas. Nous serions alors sous l’emprise d’une société qui nous demande de tout connaître, de tout suivre, de consommer l’actu aussi bien que la culture ou les relations pour au final nous laisser vide de sens, de vérité de tout. Dans un « à peu près » nocif.

Vincent Macaigne, fidèle à lui même, du moins à ses rôles, incarne l’écrivain naïf et honnête. Pas de double lecture chez lui, il écrit des auto-fictions et se contente de modifier un prénom ou un détail d’un événement vécu pour insuffler dans ses romans autobiographiques une presque vérité. Une presque vérité qui le tire lui aussi dans les méandres d’histoires complexifiées.

Enfin, Nora Hamzawi (dans son tout premier rôle) apporte l’ancrage politico-terrien avec ce rôle d’attachée parlementaire à la fois carriériste et totalement dénuée de cynisme. Une professionnelle aux dents longues mais au cœur pur.

Je vois ce film comme l’oeuvre d’un cinéaste ayant atteint son apogée, capable d’une telle maîtrise qu’il s’amuse de son art. J’adore qu’il filme certaines joutes verbales comme de vraies scènes de préliminaires ou encore qu’il filme ce marivaudage comme une sorte de film catastrophe de fin du monde. C’est là un vrai film sur le langage, sur l’usage du bon mot.

Vient alors cette fin qui nous rappelle que le monde aura beau bouger encore et toujours, que les sociétés pourront voler en éclat pour laisser la place à de nouvelles organisations aux règles nouvelles, qu’un certain chaos pourra, oui encore, nous bousculer. Une chose ne cessera alors jamais de nous étreindre et ce, malgré tous nos petits jeux, nos sarcasmes et nos imbécillités : c’est l’amour qui nous unit et la possibilité de créer quelque chose à deux.

Sans aucun doute alors, faut-il que tout change pour que rien ne change ?

Franchement jubilatoire !