De la difficulté d'être mère

De la difficulté d’être mère

 

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Cette semaine, le cinéma fait la part belle aux films où il est question de maternité.

Un heureux événement et We need to talk about Kevin font la une. Dans des styles que beaucoup oppose, ces deux films traitent à leur manière des relations mère / enfants et plus précisemment, de la difficulté d’être mère.

Un heureux événement, film adapté du roman d’Eliette Abecassis, raconte l’hisoire de Barbara et Nicolas, deux jeunes amoureux dont la recontre donne à tous l’envie de rencontrer son âme soeur. Nicolas travaille dans un video club que Barbara fréquente régulièrement. Leur rencontre a donc tout d’un bon scénario et va se faire dans cette atmosphère cinématographique. Barbara, elle, termine sa thèse et passe sa vie dans les livres. Très vite, ils décident de faire un enfant et c’est là que la film prend toute son ampleur. N’ayant pas lu le livre, je pensais que l’intrigue se situait principalement sur le rejet d’une mère pour son enfant. Or pas du tout ! c’est au contraire sur le lien sacré qui unit une mère à sa fille que le film met l’accent. Barbara est prise, éprise par sa fille qu’elle admire et adore. De là, un fossé va commencer par se creuser entre elle et Nicolas qui a du mal à trouver sa place au sein du trio. L’amour fusionnel que Barbara porte à son enfant est source d’éloignement avec son conjoint.

Ce qu’il faut noter également c’est l a relation qu’entretient Barbara avec ses parents. On apprend que son père est parti à l’autre bout du monde lorsqu’elle avait 4 ans. On peut alors facilement imaginer le manque, la perte de repère qu’elle a connu. Sa mère, jouée par l’excellente Josiane Balasko est une post 68arde, mais attention une vraie ! Elle picole, elle fume (pas que du légal), elle parle fort, elle crie haut et fort qu’elle n’a pas besoin d’homme, elle n’a que faire des principes d’éducation dictés par la société. Imaginez donc la relation qu’elle entretient avec sa fille. Sa fille, qui, perdue dans tous ces méandres, se réfugie dans des groupes de féministes qui prônent l’alaitement et la « maternité à l’extrême » quitte à évincer le père, la famille…

Et c’est justement là que se situe toute l’intrigue du film : Barbara, parce qu’elle n’a pas réglé les problèmes relationnels qu’elle a avec ses parents, parce qu’elle n’a jamais pris le temps de combler le vide créé par tous les non dits familiaux et parce qu’elle ne prend pas le temps de se poser, s’enferme dans ce vide qu’elle a elle même créé.

Les moments qui m’ont d’ailleurs le plus touchés, sont ceux où elle retourne chez sa mère et où elle prend enfin le temps de parler avec elle, de l’écouter, de la découvrir et de la comprendre. Mais aussi, ces échange par mail qu’elle a avec son père… là, elle retrouve enfin le socle familial qui lui manquait, elle resserre les liens avec ses parents, ses racines et apprend enfin à devenir mère et à devenir femme.

Pour reprendre une citation célèbre, la signature de ce film pourrait être : « On ne nait pas mère, on le devient » tant l’accent est mis sur le parcours de cette jeune femme à devenir femme et mère. Il s’agit là d’une relation qui se créé, s’instaure, se travaille et se paufine. « Elle saura vous conquérir » lui dit la sage femme le jour de la sortie de la maternité face à une Barbara en proie à ses émotions et qui se demande si sa fille l’aimera… « Et si elle ne m’aimait pas ? »…

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Et si elle/il ne m’aimait pas ? c’est bien là le départ du film de Lynne Ramsay,  We need to talk about Kevin qui évoque également le parcours difficile d’une femme pour devenir mère.

We need to talk about Kevin c’est déjà une couleur, le rouge. Tout dans le film évoque la couleur rouge : les phares des voitures, le radio reveil qui clignote, le sang, la peinture… et on comprend d’emblée que ce ne sera pas la couleur de l’amour ou de la passion mais clairement, de la mort.

Il y a cette ambiance lourde, difficile à supporter qui vous prend et qui ne vous lachera pas, encore longtemps après le générique de fin.

We need to talk about Kevin pose la question de savoir comment une femme peut supporter le fait d’avoir enfanté un monstre – mais ce n’est pas que ça. Car certes, tout dans le film tend à nous faire croire que le problème vient de l’enfant, je pense que l’intérêt premier est plutôt de se pencher sur la mère et sur le rôle qu’elle joue dans cette relation plus que chaotique.

On suit en effet, au travers de flash back, la vie de cette femme et mère de famille – grande dame du cinéma Tilda Swinton – qui ne parvient pas à créer de lien avec son fils ainé. Dès le plus jeune âge, Kevin pleure, Kevin hurle lorsqu’il est au contact de sa mère. En grandissant, les choses ne vont pas en s’améliorant puisque Kevin qui refuse d’ailleurs de prononcer le mot « Maman », donne l’impression qu’il voue à sa mère une haine sans précédent.

Enfin, c’est justement là que réside toute la complexité du film. On ne parvient jamais à savoir si Kevin voue à sa mère une admiration sans borne, ou bien s’il la méprise totalement. Toujours est-il qu’il la manipule, qu’il en fait son objet, qu’il se joue d’elle – ce qui crée une atmosphère tendue et hermétique.

Je pense notamment à ce passage où Kevin et sa mère sont dans la voiture et où elle lui demande la permission de s’arreter quelques minutes au supermarché afin de faire une course ou deux… (vous aurez bien noté qu’elle lui « demande la persmission ».) Kevin refuse et avec un regard d’une noirceur tellement profonde (regard qu’il gardera jusqu’à l’age adulte), touche la cicatrice faite par sa mère qu’il a sur le bras… sous entendu : « tu as intéret à faire ce que je dis, sinon je dirai que cette cicatrice vient de toi… »

(lors d’un moment d’énervement extrême suite à diverses provocations de son fils, la mère a brusquement giflé son fils qui s’est blessé, d’où la cicatrice.)

Moment de manipulation extrême – je ne précise pas qu’ils rentreront sans avoir fait de détour par le supermarché. Kevin doit avoir 5 ans à ce moment là du film… Je trouve que ce moment en dit long sur la nature de la relation qu’entretiennent cette mère et son fils.

La mère est incapable de se positionner face à son film autoritaire. Il en devient donc despotique. Voilà donc un exemple concret qui donne à comprendre toute la difficulté qu’à cette mère à trouver sa place face à cet enfant.

Le film n’aborde a aucun moment la question de la psychothérapie, ce qui m’a énormément étonné. C’est tout juste si le mère emmène son fils consulter car il ne parle toujours pas vers l’âge de 4 ans, elle le croit alors autiste.

Je me rends compte en écrivant ce post, qu’il m’est très difficile de « parler » de ce film tant il m’a choqué, interpelé. On se demande bien sûr comment il est possible d’élever un enfant difficile, mais c’est surtout vers la mère que nous avons envie de nous pencher. Comment cette femme, issue d’un milieu favorisé, écrivain, heureuse dans son couple, est-elle incapable à ce point de s’occuper de cet enfant, de lui fixer des limites, de le recadrer. Car le film montre bien cela, Kevin est un enfant très précoce, extrêmement intelligent qui semble avoir cerné la personnalité de sa mère… de là il va se jouer de ses faiblesses et la manipuler. Mais une chose est sure, Kevin ne demande qu’à être repris… ll cherche clairement ses limites et se sent perdu face à des parents qui semblent avoir renoncés (la mère est perdue face à une telle situation, le père quant à lui ne joue pas son rôle et est plus un ami qu’un père pour son fils.)

La réalisatrice a pris le parti de ne pas évoquer le passé de la mère, tout juste apprend-on qu’elle a vécu une jeunesse libre et festive et qu’elle est tombée éperduement amoureuse de l’homme qui est ensuite devenu le père de ses enfants.

Kevin grandit donc dans ce cocon au sein duquel il se prend pour le roi, pour le maitre des lieux. Kevin ne veut pas ça, Kevin ne l’aura pas, Kevin a décidé cela, il en sera ainsi… il n’y a pour ainsi dire aucun dialogue entre Kevin et ses parents. Les difficultés de l’enfant ne sont jamais évoquées. Les choses se passent et c’est tout.

Puis survient le drâme : à l’age de 16 ans, Kevin va commettre un acte irréparable. Il va tuer une douzaine de personnes au lycée, de même que son père et sa petite soeur. On pense bien sûr au drame survenu au lycée Columbine en 1999, mais aussi à cette actualité plus récente survenue cet été en Norvège. Et LA question se pose forcément, ne pouvions nous pas prévoir cet acte ? nous avons envie de répondre : OUI forcément… Kevin montrait tous les signes de l’ado perturbé au point de commetre un acte d’une telle gravité. On a l’impression durant toute la durée du film que Kevin n’est attaché à personne…ses relations familiales, nous les avons plus qu’évoquées, pas d’amis, pas de copine, il ne fait partie d’aucun groupe… aucune attache donc.

La fin du film montre qu’il a eu besoin d’aller jusqu’à cette extremité pour réellement attirer l’attention de sa mère…la question que je n’arrive pas à élucider et je pense que seul un psy le pourrait : a t-il épargné sa mère car elle est finalement la seule personne qu’il respecte et aime ou bien l’a t-il épargnée pour qu’elle connaisse la plus grande souffrance de sa vie ?

Film extrêment complexe et dérangeant donc…lors de la dernière scène du film : la mère vient rendre visite à son fills en prison et finit par lui demander : « Pourquoi as-tu fais cela »… Kevin dont le regard est toujours noir mais désormais embué de tristesse, donne à sa mère une non-réponse et semble hurler : « Sors moi de là, aime moi » lorsqu’elle le sert dans ses bras… Et si elle devenait réellement mère à cet instant précis ?

Fort, bouleversant, dérangeant.