Chronique d’un été

Chronique d’un été

Kechiche sait filmer la vie comme personne. Lorsqu’il filme le soleil, on en ressent la chaleur des rayons, lorsqu’il filme un repas, nous prend l’envie de faire mijoter un bon plat, lorsqu’il filme l’amour, on a envie d’aimer… Il parvient à faire vibrer la pellicule comme rarement. C’est la vie dans toute sa simplicité qui est alors là devant nos yeux mais c’est bien sa grandeur qui se dégage. Il ne cesse de m’étonner.

Sète (une ville du sud, que je connais bien par ailleurs), l’été 94 et cette jeunesse venue d’ici et d’ailleurs qui se découvre, se toise, s’aime et fait la fête.

Au sein de cette troupe Tony, le lover qui s’invente gérant de 4 restaurants lorsqu’il est livreur. Un peu paumé, c’est la fête et la drague qui le font vibrer. Ophélie est une locale qui élève des chèvres avec son père et ses sœurs quand elle ne ragotte pas sur ses copines auprès de son meilleur ami Amin revenu de Paris pour passer l’été chez ses parents. Lui est un peu à part, jeune réalisateur et apprenti photographe, on le sent animé par une volonnté de s’émanciper par la biais de son art. Discret, son charme opère d’emblée auprès des filles. C’est au travers de ses yeux que nous est conté cette chronique estivale. Un double de Kechiche lui même ? Et puis Céline, la danseuse, venue squatter chez Mamy pour profiter de la plage et de cet été brûlant. Son jeu m’a beaucoup plu. De jeune femme avisée à la star du dance floor qu’elle s’avère être, elle parvient à donner une vrai ampleur à son rôle. Et quel naturel ! Ceci est propre à toute la troupe et l’on sait qu’il s’agit là du but recherché par Kechiche qui laisse la caméra tourner pendant des heures pour parvenir à glaner l’instant, la seconde, l’intention des acteurs.

En ce sens, j’ai compris avec ce film très fortement « kechichien » l’essence même de son cinéma. Son arme secrète est de chercher l’incarnation à chaque seconde, dans chaque plan. Sans cela, ce film ressemblerait à un banal épisode de télé réalité bas de gamme (pas vraiment de scénario, des dialogues qui s’étendent et qui pourraient s’apparenter à « du blabla ») et les scènes de sexe (une seule cette fois en ouverture du film. Sacré Kechiche !) ressemblerait à un mauvais porno ou film X.

Mais ce qu’il fait de sa caméra est d’une subtilité et d’une maîtrise (il va sans dire) telle, que c’est la beauté de chaque instant qui émane. Dans une scène de retrouvailles entre les deux amis Amin et Ophélie, c’est sur la timidité de chacun, sur leur maladresse et leur gène que l’on se focalise, pas sur la banalité de leur échange. Là, à cet instant, c’est la puissance d’une scène de vie sans grande envergure qui prend tout son sens, toute sa place. Kechiche transcende la banalité et ça me touche.

C’est dans cette même veine, que je suis en larmes devant une scène d’accouchement durant laquelle une brebis donne vie à deux petits. Là aussi, il prend bien évidemment son temps pour capter l’essence même du moment. Il place sa caméra à « hauteur de brebis » et laisse place à un sentiment de plénitude grandiose. C’est bien sûr le même esprit lorsqu’il place sa caméra à « hauteur de fesses ». Je ne le ressens nullement comme un acte vulgaire ou de provocation. La signification de ce geste à un but : montrer la vie là aussi. L’amour aussi. Et puis les plaisirs.

Ce film, premier acte de ce qui semble être un dyptique, est d’un lyrisme rare. Il donne le sentiment d’être la version animée d’un tableau flamboyant dans lequel nous viendrions nous plonger et laisserions notre esprit divaguer.

Vite la suite ! En mai à Cannes ?