Cannes 2018 - 6ème

Cannes 2018 – 6ème

Jour 6. Se laisser porter et emporter.

Le temps pourri persiste mais le bon cinéma aussi. L’équation n’est pas si mauvaise.



Je débute cette journée par l’attendu UNDER THE SILVER LAKE, un film américain signé David Robert Mitchell (retenez ce nom, un grand !) présenté en compétition officielle. J’ai éprouvé un plaisir immense face à ce film dont le personnage principal n’est autre que la ville de Los Angeles, filmée sublimement, superbement dans tout ce qu’elle a de plus énigmatique. Cette ville monde, cette ville cinéma au sein de laquelle tout un chacun souhaite « devenir quelqu’un », une ville d’entrepreneurs de leur vie caractéristique de nos société qui valorisent le travail par lequel on obtient la place sociale qui est la notre.

Under the silver lake est le film d’un homme qui ne veut plus répondre à cette injonction d’être le plus beau, le plus riche, le plus affairé. C‘est là le film d’un homme qui questionne notre société individualiste et disons le, un peu perdue.
Soit un jeune homme (Andrew Garfield et son flegme ambulant) vivant dans le quartier hipster de Silver Lake, quelque peu désoeuvré (comprenez qu’il n’a pas d’activité professionnelle) qui se lance dans une enquête type « chasse au trésor » pour tenter de retrouver sa voisine disparue. Pour tout vous dire je suis étonnée d’avoir tant aimé ce film moi qui trouve généralement lourdinque ce type d’enquête à énigmes. C’est qu’ici, tout cela n’est qu’un prétexte (amusant au fond) pour dire la perte de repère d’une jeunesse qui ne parvient pas à créer sa propre histoire, sa propre culture. Le réal se demande alors qu’elle sera l’empreinte laissée par cette génération trop affairée à se perdre dans les méandres de fêtes stéréotypées. Des fêtes qui se terminent bien trop tôt dans des effluves d’alcool et de drogues de synthèses.
« Pourquoi se baigner dans une piscine sur un rooftop lorsqu’on vit près de l’océan ? », autant de question métaphysiques auxquelles il semble difficile de répondre ! La mise en scène, parfaitement orchestrée, nous emmène dans cette tentative de (re)construction d’un puzzle dont les pièces sont tronquées ou manquantes.

C’est totalement noir et désillusionné sous couvert d’un univers pop.


Pour questionner tout cela, le réal nous plonge alors dans l’univers des grands classiques hollywoodiens, seuls remparts à une vie en manque de repères. Il va jusqu’à recréer des scènes connues comme celle où l’on croit voir Marilyn prenant un bain de minuit (Riley Keough que l’on voit définitivement beaucoup à Cannes), sublime mirage qui nous envoûte alors un peu plus. Un vrai trip hallucinogène.
Et puis cette affiche de Psychose accrochée au mur. Tout est référencé… Le film commence comme un slasher pour ado du type « Scream », on y voit du Cronenberg avec cette réflexion sur l’envers du décor de la vie à Hollywood (Maps to the stars) mais c’est surtout cette atmosphère lynchienne qui nous emporte.

Comme on long songe sur notre vie, ce court passage sur Terre qu’il nous importe de rendre si ce n’est fructueux, actif et créatif.

Une injonction à se lancer dans une épopée pop vitale.

Si je m’étais écoutée, j’aurais zappé BURNING, film coréen en compétition officielle. Mais voilà que grâce à ma comparse festivalière, j’ai obtenu une invitation pour la montée des marches du film. C’est toujours un moment fort que de découvrir le film avec l’équipe présente dans la salle. Je me souviendrai longtemps des presque 20 minutes d’ovation à la fin de EN GUERRE (de Stéphane Brizé avec Vincent Lindon) mais passons. Me voilà donc confortablement assise sans grand enthousiasme je dois vous l’avouer et sans grandes attentes.

C’est alors que le film débute. Lent, répétitif, tendre et sexy… L’histoire de ces retrouvailles entre deux ex élèves d’une même classe. Elle, un peu grande gueule, libérée sexuellement, grande voyageuse qui se prépare à un voyage au Kenya, lui plus réservé, que l’on sent un peu mal dans sa peau. Le film mêle alors tendresse et égarement. Je me laisse totalement porter par cette mise en scène qui mise tout sur l’ellipse et le hors champs. Rien n’est véritablement explicite mais chaque plan est sublime ! La maîtrise des mouvements de caméra, ces couleurs, cette façon de filmer en retrait comme pour ne pas se faire trop remarquer par les personnages. C’est d’une légèreté et d’une classe sans nom ! Je ne suis pas prête d’oublier certaines scènes déjà bien imprimée dans ma rétine.

De retour de son voyage à Nairobi, Haemi (la jeune femme) intègre à leur duo un homme rencontré là bas, jeune homme classe, peu loquace sur sa vie et son activité professionnelle. La rivalité entre les deux hommes va alors prendre racine sans pour autant nous donner des billes quant à la nature de leur relation à chacun, à tous. Le tout est ambigu et je me laisse toujours porter. Je sens que l’ambiance a évolué qu’il se trame quelque chose mais là encore beaucoup de choses se disent dans le hors champs. J’accepte donc de rester à ma place de spectatrice à qui l’on ne donne pas tous les indices et je vis le film comme il me vient. J’accepte l’ambiguïté voulue du film et de ses personnages.

C’est ainsi que je suis embarquée dans cette fin qui vrille tout à coup vers le thriller assez horrifique. Et les question affluent alors. Qui sont ces gens, que font-ils ? Je cherche à obtenir toutes ces réponses moi qui me laissais pourtant porter sciemment par cette histoire. C’est ainsi que le film continue après que le générique de fin ait montré ses dernières lignes de texte. Franchement une très agréable sensation.

Hypnotique et très conscient. Un grand film !